(Texte écrit à l’intention de Louise, une escort extraordinaire et magnifique, en préparation à notre première rencontre dans un hôtel)

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J’avance laborieusement dans ce long et sombre corridor et trouve enfin le numéro de chambre que je recherche depuis un moment. La porte est très légèrement entre-ouverte, laissant filtrer un mince filet de lumière naturelle. Je la pousse sans bruit, m’introduis discrètement dans la pièce et la referme derrière moi. Bien que ce ne soit pas la même chambre ni même le même hôtel, tout semble correspondre, à quelques détails près, à la première fois. La fenêtre face à la porte d’entrée, l’ouverture de la salle de bain à droite, puis la chambre et le lit qui s’étale largement. Comme de joyeuses bulles pétillantes, les souvenirs de notre première rencontre remontent un à un à la surface de ma conscience…

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Cette première fois, j’étais arrivé en retard de quelques minutes (un stupide bouchon à l’entrée de Belfort) ce qui m’avait fort contrarié, préoccupé que j’étais d’être à l’heure et surtout impatient de la rencontrer. De plus, à peine entré dans ce vaste hall d’hôtel, je m’étais retrouvé plongé au beau milieu d’une foule de gens affairés et bruyants, traînant derrière eux moult valises en tous sens. Fendant cette masse compacte, j’avais cru plusieurs fois la reconnaître parmi les dames que je croisais. Ajustant alors mon plus beau sourire, je m’étais à chaque fois apprêter à l’aborder. Mais à chaque fois, je reçus en retour un regard étonné, perplexe voire réprobateur de leur part. Voilà qu’elles allaient croire que je les courtisais alors que c’était par méprise que je les accostais ainsi. Un vague malaise teinté d’anxiété m’avait envahi tandis que je marchais à la dérive dans ce flot continu de quidams. C’est elle finalement qui m’avait repéré et reconnu de loin. Et soudain elle s’était trouvée là, bien campée sur ses talons hauts, juste devant moi, mettant un terme bienvenu à ma quête désordonnée.

« Bonjour, vous êtes bien Raphaël ?» avait-elle lancé d’un ton enjoué.

« Oui, c’est moi » avais-je balbutié, très intimidé, quoiqu’elle fût passablement plus jeune que moi.

Ses yeux riaient et sa bouche souriait malicieusement en me voyant ainsi perdu et embarrassé. Mais elle avait su me mettre rapidement en confiance : me prenant gentiment par la main, elle m’avait entraîné hors de la foule, à l’abri de ce brouhaha étourdissant. Nous nous étions assis à une table écartée. Là, je m’étais peu à peu rasséréné et la discussion était partie bon train sur nombre de sujets, certains superficiels d’autres plus personnels. Elle m’avait fait part de ses passions et même de certains de ses rêves. Je lui avais fait un récit succinct de mes quelques aventures extra-conjugales : belles découvertes et âpres déceptions au fil des rencontres, certaines restées virtuelles et d’autres devenues réelles. En baissant le ton pour ne pas être entendu depuis les tables voisines, j’avais même abordé ma dernière aventure, la plus insolite (peut-être la plus hardie mais abruptement interrompue) qui était survenue au début de l’an passé. Pour terminer ce petit tour d’horizon, j’avais évoqué ma participation, modeste et occasionnelle, à ce forum de textes érotiques que nous surnommions entre nous « le Jardin d’Eros » et où chacun pouvait à loisir (et sans devoir faire la preuve d’un talent particulier) cultiver les fruits savoureux et libertins de son imagination.

Tranquillement, nous avions rejoint la chambre (qui ressemblait tant à celle d’aujourd’hui) et nous nous étions posés tels deux oiseaux volages en ce lieu feutré. Debout, face à face, nous étions partis à la découverte l’un de l’autre. Ses gestes harmonieux et fluides étaient ceux d’une danseuse à la sensualité féline. Sous l’étoffe tendue de sa robe, je la devinais vibrante, tous ses muscles bandés, prête à bondir. C’était cependant pour un assaut pacifique et totalement bienveillant. Prestement, elle s’était attaquée à mes boutons de chemise tandis que je m’attelais à descendre la fermeture éclair de sa robe. Puis elle m’avait exploré de ses lèvres baladeuses tandis que mes mains impatientes l’avaient parcourue du bout des doigts, appréciant le grain de sa peau et l’harmonie de ses formes. Toute sa personne était impliquée, avec art et doigté, dans ce ballet enivrant de nos deux corps, peu à peu effeuillés.

Après nous être bien accordés l’un à l’autre, nous avions entamé la partition préparée. Construite autour de mouvements allègres, aux rythmes soutenus, entrecoupés de passages plus lents, -adagio calme et agréablement ondulant,- notre musique avait déroulé son long cortège de pizzicato, de glissando, de crescendo, de diminuendo… Après un vivace très emporté culminant dans un point d’orgue longuement tenu, cette première partie du concert s’était achevée sur un accord final parfait. Ainsi, après que nos membres et nos souffles s’étaient follement animés en une joyeuse mêlée, nous  abordions avec gratitude la plage reposante de l’entracte. Un peu essoufflé par ce galop final au tempo de gigue, je m’étais installé sur le dos, bras croisés sous la nuque, tandis qu’elle s’était confortablement allongée sur moi, les mains posées sur mon torse, soutenant son menton. Les yeux mi-clos, elle m’observait avec ardeur, un sourire léger, flottant  sur ses lèvres.

Après cette « petite mort » (comme l’évoque l’expression consacrée), j’avais ressenti une angoisse diffuse, un vague à l’âme, une résurgence du sentiment d’abandon mêlé de culpabilité qui m’avait plus d’une fois assailli en pareil occasion tout au long de ma vie. Mais elle semblait si sereine et satisfaite, ainsi juchée sur moi, que je parvins à surmonter ce passage  à vide délicat. Je me concentrai sur la douce pression qu’imprimait sa poitrine sur mon torse, son ventre sur mon bassin, ses jambes contre les miennes, m’enserrant tels des bras maternels, tenant son enfant tout contre elle. Je me sentis totalement apaisé.

Une fois reposés, nous étions repartis du même pied dans un second duel. C’était cette fois-ci une mélodie plus lente, sarabande teintée de lyrisme et de nostalgie, rythmée par le claquement régulier de nos peaux s’entrechoquant. Peut-être un duo pour violon et hautbois ? La rencontre improbable entre un souffle et un archet, entre une anche et une corde tendue ? Car, même si plus tard nous étions destinés à repartir chacun de son côté, même si nos vies respectives allaient suivre chacune un cours bien différent, à cet instant précis nos deux instruments, nos deux timbres, nos deux voix s’étaient momentanément fondues en une seule et même voie, royale, celle qui mène à la communion d’un plaisir intensément ressenti.

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Aujourd’hui elle est là, debout, immobile, tournant le dos à la porte que je viens de franchir discrètement. Je ne veux pas l’effaroucher ni rompre le charme de cette approche impromptue.

Sa silhouette se découpe avec netteté dans le contre-jour de cet après-midi printanier. Son regard semble plonger dans le lointain, au-delà du paysage immédiat, vers une mer invisible qui l’invite au voyage et à l’oubli. Sa robe rouge vif, resserrée au-dessus du genou, et ses hauts talons pointus subliment la grâce sculpturale de ses jambes galbées. Une rose pointe ses pétales écarlates par dessus son épaule et souligne à la fois l’ingénuité et la sensualité de la situation. Ainsi dressée devant moi, elle m’évoque la Carmen de Bizet, solide et volontaire, passionnée et tendre, prête à tout, à lutter comme à aimer. Sur son visage à peine tourné, je devine sans peine ses lèvres vermeilles bien dessinées, son nez droit, ses pommettes hautes, son oreille, -au lobe de laquelle pend nonchalamment une larme nacrée,- et ses longs cils noirs, qui battent telles des ailes fragiles à la lisière de sa frange.

Elle a perçu ma présence. Elle attend patiemment mes avances. Je m’approche, toujours silencieux et viens délicatement mouler mon ventre puis mon torse, sur la courbe élancée de son dos. Elle ne tressaille pas, elle ne bouge pas, sauf sa tête qui se renverse lentement contre mon épaule.

Posant une à une mes mains sur ses hanches,, je me penche et murmure :

« Vous êtes vraiment exceptionnelle, à chaque fois encore plus belle ! ».

 

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