Daniel et le maître d’apprentissage partie 5

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Frederic Gabriel


tabou


DANIEL ET LE MAITRE D’APPRENTISSAGE

PARTIE 5

Quand je suis arrivé devant l’église, il y avait déjà pas mal de monde. Des personnes que je connaissais pour la plupart, puisque c’étaient des hommes et des femmes qui avaient gravité autour du garage. On s’est retrouvés, salués, embrassés.

Tout le monde était uni par une très grande émotion. René avait été un modèle et un mentor pour pas mal de monde. On attendait le cercueil pour commencer la cérémonie. Il est enfin arrivé, dans un fourgon. Un beau cercueil qui a été amené par les porteurs à l’entrée de l’eglise où le prêtre attendait. Celui-ci l’a béni avant de le faire entrer. Sa femme était accompagnée par les enfants de son premier mariage, René n’avait pas de descendance. Elle était effondrée. Il y avait d’ailleurs une intense émotion dans la foule. René était un homme aimé.

J’étais sans doute le seul à, au fond de moi, avoir éprouvé autant de haine pour lui si longtemps. Une haine que j’avais soigneusement masquée.

J’avais pensé pendant très longtemps à le tuer. J’avais élaboré mille plans, mais je n’étais jamais passé à l’acte. Quelque chose me retenait, qui retient sans doute pas mal de monde : la peur d’aller en prison.

On s’est calés dans l’église. Elle n’était pas très grande, et pleine à craquer. Le prêtre a commencé la cérémonie. Moi, je suis revenu en arrière.

Entre Anne et moi il s’était développé une relation intense. L’un comblait les besoins de l’autre, et il y avait entre nous une entente alors même que tout nous séparait, entente que je n’ai retrouvée qu’avec ma femme. Et encore, c’est différent.

Ce qui nous rapprochait était au final plus fort que ce qui nous séparait.

Je lui rendais visite très souvent. Trop souvent, sans doute. Nos corps s’assemblaient. Et puis, et là, c’était sans doute beaucoup plus risqué, elle et moi, on avait l’habitude de partir à travers de la ville. Elle me récupérait chez moi, à mon petit appart et on allait se caler dans un café, un snack, sur un banc. On discutait, mais très vite, nos démons reprenaient le dessus, et on s’accouplait, ou on se donnait du plaisir mutuellement dans un recoin sombre, une entrée, une ruelle obscure. Des moments rapides et excitants.

On a eu un an et demi, à peu près, pour nous.

Jusqu’à ce jour où, un samedi après-midi, elle est partie rendre visite à sa mère, qui vivait dans le département le plus proche.

La veille, elle est passée au garage pour faire réviser son véhicule. Elle avait un souci avec la direction. Elle est arrivée sur le coup de 14 heures, accueillie par son mari. Ils avaient chacun un véhicule.

Son mari et elle ont discuté un moment, après qu’il ait confié les clefs de la voiture à un mécano. Elle était vraiment superbe, comme à son habitude, et tous les hommes de la concession, franchement ou de manière plus détournée, avaient les yeux collés à elle. Elle avait une robe très moulante, rouge vif, courte, qui dégageait largement ses jambes gainées de nylon. Avec des bottines aux talons très hauts, elle était cambrée et irrésistible.

Moi je venais de finir une voiture. Et ma journée. Je suis passé près d’elle. Parlant tout bas pour qu’on ne nous entende pas, elle m’a soufflé:

–J’en ai encore pour un quart d’heure. Attends-moi la haut.

Son mari était dans le hall d’exposition. Il parlait à son directeur. Il a posé son regard sur nous au moment où elle me parlait.

Ce regard, je ne l’oublierai pas. Il était froid et dur, comme je ne l’avais jamais vu jusqu’à ce moment.

J’ai quitté le garage et je suis monté chez eux. Elle m’y a rejoint un quart d’heure après. Descendant de voiture, elle m’a jeté :

–J’ai envie d’une queue. La tienne, bien évidemment.

J’étais installé à l’extérieur, pour profiter de cette belle journée. Sans façons, elle a soulevé sa robe, même pour sortir, elle n’avait pas mis de slip dessous, et elle est venue s’empaler sur moi, raide de désir, après m’avoir gainé d’un préservatif.

Je n’imaginais pas, bien sûr, que c’était la dernière fois que nous nous accouplions.

Ni que le lendemain, sur une route sinueuse, en partant voir sa mère, dans un virage, elle a voulu freiner, parce qu’elle roulait, comme à son habitude, trop vite, et les freins étaient apparemment malgré la révision, défectueux. Elle a fait une sortie de route, dévalé la pente de cette zone montagneuse qui lui a été fatale. Elle a eu la chance, pour ce que j’ai pu en apprendre, d’avoir été tuée sur le coup.

Son mari a évidemment manifesté du chagrin, dont j’ai été sans doute le seul à penser qu’il était feint.

C’est à cette époque que j’ai pensé à le tuer. C’était devenu une obsession. J’avais bien compris qu’il était derrière la mort de sa femme. Pourquoi elle et pas moi ? Sans doute estimait-il que j’étais victime d’une mante religieuse. J’étais bien conscient que je ne devais pas être le premier amant de son épouse, même s’il y avait une stabilité entre elle et moi qu’elle n’avait peut-être pas connue de par le passé. Je n’en savais rien au final.

Et puis le temps a stabilisé les choses. Il s’est remarié et moi j’ai rencontré Corinne.

Mais je n’ai jamais cessé de le hair.

Ca a été deux mois avant que je prenne ma retraite que j’ai appris, par le patron, ce qui s’était passé la veille. L’un des mécanos, qui avait blanchi sous le harnais au garage avait été au commissariat pour se dénoncer. Il était hanté par ce qu’il avait fait vingt-trois ans plus tôt. Avant moi, et je ne le savais pas, il avait eu une liaison avec Anne. Obsédé par elle, il la suivait et l’observait à distance. Il m’avait vu avec elle, et il avait décidé de se venger. Il avait donc saboté les freins de son véhicule. Rongé par la culpabilité et le remords, parce que convaincu que les conséquences auraient une totale innocuité, il avait choisi de se livrer à la police.

Mon regard s’est posé sur le cercueil. J’avais détesté un homme pendant trente-trois ans, alors qu’il n’avait rien à se reprocher.

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